Neuf assiettes décorées du chapitre XVIII de "La Vie mode d’emploi" (expo Arsenal)

samedi 24 janvier 2026

Assiettes réalisées pour l’exposition Georges Perec : le vrai du faux de la Bibliothèque de l’Arsenal avec l’aide de l’IA à partir de sept gravures de Henri-Achille Zo et de deux créées dans son style par Louise Valente ; traitement graphique par Jérôme Le Scanff.

Au chapitre XVIII de La Vie mode d’emploi, sur l’un des murs de la salle à manger des Rorschash, sont accrochées neuf assiettes décorées de dessins représentant :

– un prêtre donnant les cendres à un fidèle
– un homme mettant une pièce de monnaie dans une tirelire en forme de tonneau
– une femme assise dans le coin d’un wagon, le bras passé dans une brassière
– deux hommes en sabots, par temps de neige, battant la semelle pour se réchauffer les pieds
– un avocat en train de plaider, attitude véhémente
– un homme en veste d’intérieur s’apprêtant à boire une tasse de chocolat
– un violoniste en train de jouer, la sourdine mise
– un homme en chemise de nuit, un bougeoir à la main, regardant sur le mur une araignée symbole d’espoir
– un homme tendant sa carte de visite à un autre. Attitudes agressives faisant penser à un duel.

Sept de ces neuf motifs en forme de scènes proviennent d’un texte de Raymond Roussel intitulé « Indications à Zo pour 59 dessins », envoyé anonymement à l’illustrateur Henri-Achille Zo par l’intermédiaire d’une société de détectives privés, support d’une commande de 59 dessins à l’encre devant accompagner (mais de manière assez énigmatique et sans que cela fût précisé au dessinateur) l’édition de Nouvelles Impressions d’Afrique, le dernier livre de Roussel paru de son vivant, en 1932. Dans le chapitre XVIII de La Vie mode d’emploi, ils actualisent en outre la contrainte « Citation » / « Roussel ».
Les descriptions n° 1, 2, 3, 4, 5, 7, 9 de Perec reprennent les indications rousselliennes n° 13, 23, 31, 34, 17, 22, 21. Mais qu’en est-il des deux pseudo-citations, la 6 et la 8 ? La suite du texte du chapitre précise que l’homme en veste d’intérieur dégustant une tasse de chocolat est supposé être un « chroniqueur gastronomique », autrement dit un « critique » gastronomique, et celui en chemise de nuit regardant une araignée symbole d’espoir à la lueur d’une bougie, un « droguiste crédule ». Il est par conséquent loisible d’imaginer que ces deux « indications » supplémentaires de Perec désignent de manière humoristique son lecteur-critique tentant d’interpréter ses énigmes (drogué à l’énigme ?) : là, en posture de lecteur confortablement installé (en veste d’intérieur), il est malgré tout fait « chocolat » (en d’autres termes : bien attrapé) par le texte ; ici, réveillé par quelque tourment nocturne lié à l’impossibilité de comprendre, il ne peut qu’espérer crédulement, c’est-à-dire superstitieusement, une découverte qui viendrait le rasséréner.